mardi 13 mars 2012

REGISTRE GÉNÉALOGIQUE (4)

ÔNG NGẬT

Page 94-95

Lorsqu’il est seul dans sa barque, sans compagnon de jeu (1), il fait venir ses petits-fils lui lire, à tour de rôle, des histoires en langue nationale. Parfois, l’inspiration lui dicte des poèmes pleins d’élan vital, comme ceux ci-dessous (2) :

10) Poème de taquinerie adressé à Dì S.

Dans l’état où tu es,ça va, mais ça ne va pas,

Car il y a du soleil mais aussi de la pluie,

Si tu veux passer, voilà la barque qui t’attend,

À quoi bon prendre un air hautain? C’est déjà tard dans la matinée, qui encore au marché?

Obéis plutôt aux recommandations de maman,

Le hasard t’amènera à une union tardive

Je suis vieux, certes, mais tu n’es plus jeune

On va s’entr’aider pendant les jours qui nous restent.

11) Refus de Dì S.

Je veux t’obéir et te désobéir à la fois

Habituée déjà à une vie pleine de vicissitudes,

Tardant à me marier, je me contente de mon sort

Sans jamais aspirer au bonheur conjugal

Aux caprices du hasard je confie mes jours fatals.

De toute façon je tiens à te remercier

Je crains d’être de trop dans ton foyer !

12) Intervention favorable, de la part de notre mère

Un ménage ? l’une en a, l’autre pas encore

Dans l’attente comme la sécheresse espérant des gouttes de pluie

Entre nous, je veux bien partager, on est encore à temps,

Par l’embarras du choix, il se fait tard pour toi,

Avec la contribution d’autrui,

On jouira de l’influence bénéfique de Bouddha.

Vie en commun avec une, deux ou même trois,

Heureux ménage : à chacun sa part !

13) Colère de notre Dì Ba

Les jeux sont faits, pourquoi dire le contraire

Sans craindre le vent ni la pluie ?

Vieux que tu es, crois-tu en bonne santé ?

N’oublie pas ton état actuel,

Matin et soir, on te sert des repas,

À tout temps, quelqu’un t’accompagne,

C’en est assez! Peu de force te reste.

Les soins qui t’ont été donnés sont ainsi inutiles.

14) Contentement de Hy et le parti des fils

Le jardin fleurit en automne, quelle merveille!

La nouvelle nous rend heureux comme le sol en sécheresse reçoit la pluie

L’insuffisance de la matinée, espère-t-on,

Sera compensée dans l’après-midi,

Et l’on aura dans l’entourage enfants et petits-enfants

Divers moyens seront là, tout prêts à sa disposition,

Les caprices du hasard mènent à une heureuse union,

Et une vie jusqu’à quatre-vingts ou cent ans, qu’en dira-t-on?

15) Dissuasion de Kim et le parti des filles

Trop d’épouses, trop d’enfants, quel ennui!

Craignant l’humidité on est mouillé de pluie,

Hésitant la nuit pour attendre du soleil le lever,

Quoi de beau, fleur en floraison retardée?

Avec toute la descendance réunie tout autour,

À quoi servent encore les petits soins rendus nuit et jour ?

Ô papa, crois-nous, n’ambitionne rien de plus,

Sans dénuement, pourquoi penses-tu aux biens superflus ?

16) Attitude de Anh Phủ : réprimander Kim et se moquer de Cô Ba.

Combien c’est étrange, tous ces commentaires et délibérations

Qui se font entendre sans justification,

Vieux, on a besoin d’appui et de compagnie

Pour soulager le poids des années

Cela épargne la peine aux enfants et belles-filles

Et le travail aux serviteurs de la famille.

On verra l’authenticité de ces propos divinatoires

Ce que je vous dis n’est certes pas superfétatoire.

17) Insistance de Cụ Hường Đàn, l’entremetteur.

J’insiste pour que tu comprennes,

J’attends avec impatience ta réponse favorable.

Il faut que le parapluie protège le manche

Et que les champs acceptent des semailles

Il est déjà tard, tu avances sans te presser

Mais il est temps de dire oui sans hésiter

Le sort des religieuses, peu de gens l’apprécie,

Vie sans compagnie, quelle triste vie !

Au dire de certains, il y a en tout dix poèmes mais nous ne pouvons recueillir que ceux-là.

On raconte qu’un jour, assis dans sa barque ancrée à l’embouchure de l’arroyo entre les deux villages An Lỗ et Phù Lễ, au bruit des avions, mon père voit, dans la direction du pont Phù Ốc, un tas de bombes en forme de courges dégringoler sur le pont : bruits assourdissants, eau jaillissante, fumée répandante, pont effondré, vagues écumées… Cette scène de destruction a profondément affligé mon père, état qui s’aggrave ensuite par la nouvelle de la mort subite de notre petit frère BÁI ( survenue le 17 mai 1946, soit le septième jour du quatrième mois de l’année Bính Tuất ). Mon père s’affaiblit de jour en jour, il rend le dernier soupir à 9 heures le 5 août 1946 ( le neuvième jour du septième mois de l’année Bính Tuất ) , après être transporté de sa barque ( à l’embarcadère Song Ngư ) à sa maison de plaisance ( au village An Lỗ.) Il est mort à l’âge de soixante-dix ans.

L’emplacement de son tombeau a été choisi auparavant à Cổ Bi par Cụ Thống Nghiêm. L’enterrement s’effectue la nuit, par voie fluviale, et non le jour, pour éviter les avions. De la barque au cercueil, nous regardons les vieux banians et les quais familiers, les mêmes paysages qui font revivre les souvenirs des excursions en jonque que, mes frères et moi, nous avons faites avec notre père il y a vingt ans. Autant nous étions émerveillés jadis, autant nous sommes peinés aujourd’hui.

Cette année-là, on est déjà sous le régime démocratique, les actes rituels ont beaucoup changé. C’est sinistre de voir la bannière religieuse (3) enroulée sur le cercueil au lieu d’être suspendue !

Mais ce qui nous console, c’est que mon père est toujours aimé de ses compatriotes pour avoir, de son vivant, mené une vie simple. Les habitants des deux villages An Lỗ et Cổ Bi s’occupent volontiers des travaux d’enterrement. Avant qu’on mette le cercueil dans la fosse, les représentants des organisations prononcent, l’un après l’autre, des oraisons funèbres. La cérémonie garde ainsi une solennité remarquable.

En 1955, après la signature de l’Accord de Genève, par ordre de notre mère, nous avons construit le tombeau dédié à notre père et érigé une stèle funéraire avec des caractères en langue nationale. Sur les colonnes latérales, nous avons inscrit deux sentences parallèles composées par lui-même :

La végétation donnée par la Nature, quel bonheur de rester à jamais dans le pays chéri.

Le corps transformé avec la terre, quelle chance de garder encore quelques champs défrichés.”

Dix ans après, le 14e jour du 7e mois de l’année Bính Thân ( le 19 août 1956 ), à 16h30, notre mère meurt à Nguyệt Biều, âgée de 79 ans.

Elle est enterrée à Vườn Cam, Nguyệt Biều. Son tombeau se construit en 1962.

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(1) Il s’agit de “tài bàn”, jeu de cent vingt cartes se jouant à trois, ou de “tổ tôm”, même jeu se jouant à cinq.

(2) Ces poèmes sont composés par Ông Ngật. Tout d'abord il avançait un poème dont l'idée générale est la volonté de se marier avec Dì S. qui, si elle acceptait sa demande, serait sa quatrième femme (Alors on comprend aisément que ce n'est qu'une plaisanterie pour taquiner Dì S.) Puis, par un autre poème, il répondait à la place de Dì S. qui refusait sa proposition.
Ensuite ce sont les poèmes qui exprimaient l'opinion des membres de la famille qui se mettaient en deux groupes: le groupe approuvant et le groupe opposant. Ces poèmes étaient rédigés toujours par Ông Ngật qui suivait strictement la prosodie des poètes chinois des Tang, tout en utilisant les mêmes rimes du premier poème.
Ông Ngật utilisait plusieurs expressions de la langue sino- vietnamienne ancienne et les allusions historiques ou littéraires très difficiles à traduire en français.

(3) “triệu” , morceau d’étoffe sur lequel on peut lire les détails concernant le défunt ( village natal, nom et prénom, titres, date de la naissance et de la mort ) et qui sera brûlé à l’enterrement.

Traduction : THÂN TRỌNG SƠN

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